L’ornement est un crime

La Cité du design et le Musée d’art moderne et contemporain (MAMC+) de Saint-Étienne Métropole proposent un accrochage de la collection de design du MAMC+. Riche d’une centaine de pièces majeures, L’ornement est un crime met en lumière l’interdit qui frappe l’ornement dans la production artistique au XXe siècle (1910-1970). Considéré comme inutile, bourgeois et primitif, l’ornement est, pour les tenants de la modernité, « une survivance du passé », un archaïsme barbare qu’il faut éradiquer.

L’ornement est partout, de la façon la plus naturelle qui soit, dans la façon d’agrémenter nos corps, d’embellir nos maisons et de fleurir nos villes. Pourtant, au début du XXe siècle, l’ornement fait l’objet d’un rejet radical. Dans Ornement et crime, publié en 1908, l’architecte et designer autrichien Adolf Loos condamne avec violence « l’instinct d’orner », « signe d’une sensualité bestiale » et d’un état inférieur de la civilisation.

À la tête du mouvement moderne, Le Corbusier dénonce l’ornement comme un stigmate moral et un parasite économique. Il faut l’éradiquer au profit d’un art pur, honnête et vrai. Ce rejet unanime est d’abord orienté contre la culture du XIXe siècle. Les intérieurs du siècle passé sont assombris de lourds rideaux et de tentures, de sièges rembourrés et capitonnés, où se réfugient les microbes et la poussière, d’une profusion de bibelots dont la folle accumulation s’alourdit d’un bric-à-brac de références à tous les styles du passé.

Pour les pères de la modernité, cette surenchère ornementale a failli à créer la culture de son époque, à donner sa forme au présent. Loin d’être un simple agrément du regard, la question de l’ornement porte, pour tous les pères de la modernité, un enjeu de civilisation. Au début du XXe siècle, les modernistes affirment la puissance du simple. On déshabille l’objet de ses tapisseries et de ses passementeries pour en montrer l’ossature. On emprunte à l’industrie ses matériaux et ses modes de fabrication à la chaîne. On réduit au maximum le nombre d’éléments constitutifs d’un meuble au profit d’un conditionnement et d’un assemblage rapide. L’heure est aussi aux nouveaux matériaux, au béton, au métal, au verre, à la toile tendue, autant de médiums traditionnellement réservés aux lits d’hôpitaux et aux bicyclettes. Les designers revendiquent un style géométrique, qui fait la part belle à la ligne droite, aux couleurs primaires et à la structure de l’objet. Ce faisant, ils dessinent un art inédit, solidaire de la science et porteur d’un nouvel art de vivre, où le beau découle désormais de l’utile.

Cette théorie de l’art, qui cherche avant tout l’essence intemporelle au-delà des apparences malignes, renoue avec une certaine forme de platonisme, mâtinée d’un idéal démocratique : autrefois réservée à de riches commanditaires, la production ornementale est perçue comme un facteur d’inégalité sociale. Sa disparition prélude à la fabrique d’un monde plus juste. Pourtant, l’interdit fondateur de la chose ornée est vite contourné par les modernistes et leurs épigones. Le culte de la belle ligne et des surfaces lisses, l’agencement rythmé de carrés de couleur, l’attention portée à la beauté des matériaux, affirment tous la puissance du régime décoratif. Nul n’échappe à l’ornement qui loin de disparaître ne fait que changer de forme. Le mobilier réduit à son support, dépourvu de décor, devient l’ornement de la maison.

Accélération

La Deuxième Guerre mondiale sera un accélérateur de la doctrine fonctionnaliste. Il faut bâtir vite et en nombre pour reloger les français. La lutte contre l’insalubrité des logements est au cœur des préoccupations. Le dogme de la simplicité est désormais une nécessité. L’ornement est sacrifié sur l’autel de la reconstruction. Les années 1950 sont les héritières de ces bouleversements. Le début des Trente Glorieuses et l’avènement de la société de consommation précipitent le passage de l’artisanat à l’industrie, de l’objet individuel à l’objet de série. Le fonctionnalisme géométrique des années 1930 est néanmoins tempéré par l’avènement des formes libres, curvilinéaires et biomorphiques, qui s’appliquent aussi bien au mobilier qu’aux objets de la vie domestique. La période des années 1960 est le temps de toutes les révolutions : morale, politique, scientifique, mais aussi esthétique. Le monde des arts appliqués n’échappe pas à ces bouleversements. La doctrine fonctionnaliste, désormais dominante, est perçue par la nouvelle génération de designers comme un nouvel académisme. Cette révolution du regard se traduit par le retour des couleurs pop, des courbes et des arrondis généreux, ainsi que la réhabilitation des tapisseries et des mousses. C’est une nouvelle adolescence qui affleure et prépare la réhabilitation de l’ornement, sous l’angle du baroquisme, de la fantaisie et de la bouffonnerie.

Agnès Lepicard.

Commissaire de l’exposition.

« L’ornement est un crime » — jusqu’au 6 janvier 2019
Cité du Design de Saint Etienne

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