Ionna Vautrin : Rencontre du Design et de la générosité

C’est dans l’atelier Ionna Vautrin dans le 10ème arrondissement, niché au fond d’une cour et baigné de lumière, que nous rencontrons la designer pour une entrevue privilégiée. L’endroit est à son image : chaleureux, poétique et sans prétention.

Elle y travaille seule (mais n’exclut pas l’idée de prendre un chat), loin du monde du « design qui veut tout intellectualiser » . On s’installe sur la grande table, autour d’un café.

S’enrichir d’expériences pour voler de ses propres ailes

Très vite, une évidence s’impose : Ionna Vautrin aime créer dans la simplicité, parfois dans l’humour car «cela touche plus les gens qu’on leur propose des objets porteurs d’histoires et de légèreté», mais toujours avec une grande exigence. «Il faut imaginer des objets qui nous accompagnent tout au long de notre vie et dont on ne se lasse pas avec le temps».

Et si la lampe Binic, éditée chez Foscarini en 2010, apparaît comme le très sérieux tournant clé de sa carrière, la jeune femme avait su se forger une belle expérience avant cela. Comme elle le dit elle-même, «j’ai préparé le terrain un peu en amont, pendant dix ans».

Tout d’abord, à peine diplômée, chez Camper à Majorque où elle découvre un univers «au croisé de la mode et du design», puis chez Georges Sowden à Milan, où elle travaille sur «des gammes d’électroménager, soit des projets plus industriels», ce pour quoi elle était formée. «On travaillait avec une entreprise de prototypage qui venait d’acquérir une machine de frittage de poudre. A l’époque [en 2004], c’était une technologie nouvelle ouvrant la porte à un champ d’exploration formel extraordinaire» nous raconte Ionna. «Nous avons alors organisé l’exposition In dust we trust autour du frittage de poudre. Nous y avons convié une belle équipe de jeunes designers, assistants de grands studios milanais comme Ettore Sottsass, Patricia Urquiola ou James Irvine. L’exposition est ensuite devenue un éditeur, Industreal. C’est à partir de là que j’ai dessiné mes premiers objets». Jeannette et Jacquette (2004), Boîte tamisée (2006), Donges (2008) ou encore Fabbrica del vapore (2008) naîtront de cette collaboration.

En 2005, alors à Paris, elle quitte son poste chez Centdegrés et envoie son portfolio aux frères Bouroullec : « j’ai eu de la chance car ils cherchaient un assistant au même moment », nous dit-elle modestement. Elle y restera cinq ans. Cinq ans durant lesquels elle a assisté les frères dans leurs projets, notamment avec les éditeurs italiens, et appris de leur talent.

Bien que très occupée par ces riches expériences, elle n’a pour autant pas cessé de «travailler ses projets personnels, le soir et le week-end» parce qu’elle n’a «jamais perdu de vue l’idée de faire [sa] propre route»

Ionna Vautrin l’indépendante

Ce sont sûrement cette détermination et cette patience qui lui ont permis d’accéder à son indépendance après quelques années seulement. La designer nous parle quant à elle «d’un timing parfait». Car quand Foscarini lance la Binic en 2010, elle reçoit la même année le grand prix de la création de Paris. C’est aussi le moment pour la jeune femme de quitter les Bouroullec pour voler de ses propres ailes en créant son studio, en janvier 2011.

Tout s’enchaîne alors et les éditeurs comme Lexon, Moustache ou bien encore Sancal la contactent. Puis viennent Bosa et Serralunga. Et cela n’a pas cessé puisque aujourd’hui, elle reçoit « pas mal de sollicitations pour imaginer des projets très variés ».

Elle nous montre et nous explique la signification de chacun de ses objets : Bec (pour Bosa) est une série de trois sculptures, composées d’une simple base conique et coiffées d’un bec brillant aux formes rondes et organiques. Seul le dessin du bec et du décor de ces trois oiseaux définit leur espèce: un canard, un toucan et une mouette.

La petite radio Lexon, qui rappelle les transistors de l’époque, trône dans sa bibliothèque. On découvre aussi une planche à découper et trois brosses de cuisine, Canot, aux formes douces et épurées, qu’elle a créé en référence aux ustensiles de nos grand-mères pour une petite marque familiale qu’elle apprécie, Andrée Jardin.

Les projets à venir

La designer nous présente aussi ses dernières créations : Mascotte, une famille de petits diffuseurs d’encens qui prennent la forme d’oiseaux crachant de la fumée aromatique, sortira chez Bosa. Pour Lexon, le concept de la lampe Clover s’ouvre avec une lampe à capteur solaire à planter dans un pot ou dans un jardin. Pour Sancal, elle travaille sur un projet de fauteuil, à côté de la série Pion qui a été agrandie l’année dernière.

Bien sûr, les collaborations avec Foscarini et Moustache se poursuivent, sans compter des projets avec Serralunga pour qui elle a déjà dessiné le banc Luba il y a deux ans. Un trio d’animaux en peluche, initialement présenté lors d’une exposition Kvadrat, va bientôt voir le jour en grand et en petit format chez Element Optimal : « des sculptures grandeur nature pour petits et grands ! »

Luminaires, objets, mobilier, textile et même architecture… rien ne semble arrêter Ionna Vautrin. Sauf les chaises peut-être. Elle en a fait une « overdose » chez les Bouroullec. Mais aujourd’hui, Ionna nous confie qu’elle est prête et même pressée de se replonger dans « cet exercice exigeant et complexe ». On aimerait bien. Elle nous parle aussi son envie de s’aventurer vers d’autres territoires que l’objet de décoration comme l’électroménager et le design industriel, auquel elle est très attachée. Et pourquoi pas la vaisselle et les ustensiles de cuisine aussi : parce qu’en plus du reste, elle nous apprend qu’elle a suivi pendant un an des cours de cuisine, sa seconde passion, à la mairie de Paris en vue d’obtenir son CAP.

Et le luminaire alors ? En septembre, « un gros projet industriel », doit sortir. C’est « aussi du luminaire mais dans un contexte très particulier ». Pour l’instant confidentiel, on ne serait pas étonné qu’il s’agisse d’une création très différente, pourquoi pas dans le domaine de l’aménagement public. A suivre donc.

Il n’y a pas que le design dans la vie de Ionna Vautrin

La designer, qui ne se fixe pas de limites, aime aussi créer « des projets plus personnels », plus libres. Elle prépare en ce moment « une exposition de dessins érotiques », mais attention « pas pornographiques », nous précise-t-elle, puisque ce sont des illustrations « avec des personnages qui ont la bouille des objets qu'[elle] dessine ». A vos agendas, cela se passera à partir du 26 mai à l’espace Modem Quincampoix.

On comprend que les projets la font avancer et que rien n’est exclusif. Si elle aime, elle créé. Elle porte d’ailleurs une attention particulière aux éditeurs avec qui elle travaille et «plus ça va, plus elle sélectionne». Si elle travaille avec Moustache par exemple, c’est parce qu’il existe «une vraie démarche de confiance et [elle] aime bien travailler comme ça».

En sortant de l’atelier, on se dit que c’est aussi ça le design. Une façon de partager des émotions, une mémoire, un sentiment. Sans chercher à en faire trop. Simplement en cherchant à apporter un peu de bonheur et de beauté dans le quotidien.

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Ionna Vautrin
90 rue d’hauteville
75010 Paris

Galerie A1043 : Le luminaire à l’honneur

Rencontre avec Didier Jean Anicet, ou les trois prénoms du propriétaire de la jeune galerie A1043 qui a ouvert ses portes au marché Paul Bert, à St Ouen.

Ce passionné d’art contemporain, diplômé des Beaux Arts et de l’école du paysage de Versailles, participe pour la première fois à Art Élysées du 22 au 26 octobre, dans la section design. Achille l’a rencontré et revient sur son travail.

Pourquoi les luminaires et rien d’autre ?

A cette question, le galeriste évoque d’emblée la passion. Après avoir passé une dizaine d’années à chiner des chaises, des tables ou de la céramique, il s’est peu à peu centré sur le luminaire. Pour lui, c’est l’objet qui concrétise le plus «  le jeu entre la fonction et la forme ». Plutôt qu’une période, c’est bien un type de créations qui l’intéresse et, même si les pièces présentées datent en général des années 50 à 80, il n’exclut jamais d’acheter une lampe années 30 , du moment qu’elle permette de découvrir le travail d’un véritable créateur. De collectionneur avisé, l’homme est aujourd’hui devenu galeriste à part entière et n’achète aujourd’hui que pour son stand.

Un Galeriste à l’approche presque muséale

Loin du profil des marchands que l’on rencontre habituellement aux puces, Didier Jean Anicet, qui oscille entre « boutique » et « galerie » pour nommer son stand, accorde une importance toute particulière à la part « pédagogique » de son travail. Plus que vendre, il souhaite faire « redécouvrir » des designers oubliés. Et cela se voit. Ici, pas de vente globale mais des expositions, thématiques et régulières, qui donnent un sens à cet espace. Il y présente des grands noms du design comme Gino Sarfatti ou Robert Mathieu mais s’attache aussi à poser des questions au travers d’oeuvres de créateurs moins connus comme Ennio Chiggio, renommé pour sa peinture et pourtant designer de talent. Jusque mi-octobre, vous pourrez découvrir la dernière exposition en date, « In bulbs we trust », qui présente une réflexion sur le travail du designer à partir et autour de l’ampoule.

Sélectionner les pièces : Un travail intuitif et documenté

Le galeriste nous avoue acheter beaucoup. Mais ce n’est pas étonnant au regard de son approche : il a déjà une dizaine d’idées d’expositions à mettre en place et cela nécessite bien sûr un stock. Le galeriste achète parfois une pièce qu’il recherche et pour laquelle il détient la documentation mais la plupart du temps, c’est à l’intuition et au flair qu’il cible ses pièces. Vient ensuite un travail de recherche, à l’importance capitale pour lui. Il ne se trompe que rarement et c’est d’ailleurs comme cela qu’il a constitué ses deux expositions à venir : « City lights », qui présentera une belle sélection de luminaires démesurés et « Multicolore », hommage aux créations des années 50 à 70.

Particuliers et marchands : Des clients complémentaires

Bien qu’installé que depuis mai 2015, le stand de la galerie A1043 a trouvé sa clientèle : des particuliers amateurs d’art contemporain, d’architecture et parfois collectionneurs. Des clients « qui lui ressemblent », nous confie le galeriste. Et pour ses deux premiers luminaires vendus, c’est Didier Krzentowski de la galerie Kreo qui a donné le ton, non pour déplaire à Didier Jean Anicet qui y voit « une certaine reconnaissance » de son travail, qu’il veut minutieux et précis.

Design Elysées : un stand volontairement sculptural

Du 22 au 26 octobre, on retrouvera la galerie A1043 à Arts Elysées, sur un stand… qui ne présentera pas que du luminaire ! Une table basse Joseph-André Motte de 1967 et mise au point au Mobilier National, un rocking chair de Ron Arad, un tapis de César et un miroir Fontana Arte seront présentés aux côtés d’un lampadaire de Robert Mathieu et d’autres luminaires de grands noms oubliés ! Ne manquez pas cette mise en scène sculpturale qui promet de belles surprises.

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Art Élysées – Art & Design
Pavillons, avenue des Champs-Élysées
75008 Paris

Mikael Najjar : Le scandinave comme on le connaît peu !

Son nom veut dire « ébéniste » en arabe. Lui, c’est Mikael Najjar, neveu de menuisiers, passionné par le bois et expert du mobilier scandinave des années 1940 à 1960. Il y a quatre ans, il a ouvert un stand aux puces de St Ouen avec sa femme, Yaelle Bounan, artiste designer et spécialiste d’art contemporain. Cette année, ils exposent à Art Élysées | Art & Design, pour la première fois en leur nom, une sélection pointue de créations réalisées durant la période 1940-1960.

Tout a commencé avec sa mère qui créait des tentures en Belgique. De fil en aiguille, c’est dans l’aménagement d’intérieur que Mikael Najjar fait ses armes, aux côtés de sa mère. A la recherche de pièces pour aménager l’intérieur de familles fortunées du monde entier, il se fait l’oeil et chine du mobilier cinq ans durant. Insomniaque, c’est également au travers de livres étudiés la nuit qu’il développe sa connaissance du design scandinave. Petit à petit, il en fait son métier et, loin s’intéresser à l’aspect décoratif du mobilier scandinave, cherche à en découvrir l’essence, en chinant les précurseurs du mouvement et en s’intéressant au Swedish Grace, courant né dans les années 1930. Il ouvre alors une boutique dans le quartier des Puces à Bruxelles et décide finalement de partir à Paris, où il est installé au marché Paul Bert depuis quatre ans.

Les prémices du Design Scandinave : « La recherche de nouveautés dans le mobilier ancien »

Quand on pense design mobilier scandinave, on pense surtout à Finn Juhl et à Arne Jacobsen, pas Najjar. Lui, il vous parlera de Otto Shultz ou de Josef Frank. Il chine « à la ligne ». Quand elle est intéressante, qu’elle est représentative d’une période (on entendra ici les années 1940 à 1960 mais rarement après), cela lui suffit presque. Ce n’est qu’après qu’il regroupe sa documentation et qu’il étudie le designer dans les moindres détails. C’est d’ailleurs de cette façon qu’il a découvert Viggo Boesen, qu’il défend à présent avec ardeur. Lorsqu’il a acheté son premier canapé du designer, ce sont les formes qui lui ont parlées et, même s’il avait senti un engouement de la part de certains marchands, aucune documentation n’était disponible à l’époque. Il avait misé juste : en mai dernier, un canapé attribué à Viggo Boesen, estimé entre 12 000 et 15 000 euros, a été adjugé à… 147 000 euros chez Sotheby’s !

Les années 1940 à 1960 avant tout

Si le galeriste s’est construit une réputation grâce à son expertise du mobilier scandinave, il n’a de cesse de continuer à ouvrir les champs du possible. Luminaire italien, mobilier Prouvé et canapés européens se mêlent donc volontiers au mobilier finlandais ou danois dans son espace. Une curiosité qu’il doit aussi à sa femme, passionnée d’art contemporain, qui s’occupe de la sélection des tableaux exposés. Le duo se rêve dans une galerie iconoclaste aux Etats-Unis, qui réunirait des œuvres d’art contemporain et des meubles des années 1940.

Ils creusent plus loin pour dénicher « des nouveautés dans l’ancien », à même de nous faire redécouvrir une époque. C’est sûrement pour cela que les marchands américains et les jeunes fortunes chinoises se pressent chez le galeriste belge : pour y trouver des créations rares et très spécifiques, comme une table basse de Pia Manu, brutaliste Belge des années 60, composée de pyrite, de béton et d’ardoise. La prochaine étape ? S’intéresser au mobilier américain des années 1940, en bois bien sûr, et pourquoi pas proposer à la vente en Europe ces pièces étonnantes et encore méconnues aujourd’hui.

Art Élysées | Art & Design : Une foire pour exposer des pièces de choix

Vitrine essentielle, son stand aux Puces de St Ouen lui permet de diversifier sa clientèle. Pour certaines pièces, en revanche, ce n’est pas vraiment l’endroit idéal. Plus il chine des créations rares, plus sa clientèle s’éloigne du tout venant. Les salons sont donc le lieu incontournable pour présenter ces pièces de choix. Art Élysées d’autant plus, avec sa section design qui s’intéresse aux meubles des années 1950 à 1970. La mise en scène de la galerie MYN, à découvrir du 22 au 26 octobre, promet donc de belles surprises. On ne saura pas tout sur la sélection prévue mais suffisamment pour nous intriguer : un mur de panneaux accordéon de Prouvé habillera l’espace, la table basse de Pia Manu formera un duo avec un canapé Fédérico Munari d’origine, revêtu de velours frappé de chez Rubelli, un ensemble table et chaises de salle à manger de Hans Wegner mettra le design danois en avant et, bien sûr, c’est un set scandinave composé d’un canapé et d’un fauteuil Boesen qui occupera la place d’honneur !

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Art Élysées – Art & Design
Pavillons, avenue des Champs-Élysées
75008 Paris

Ayann Goses : de Saint-Germain-des-prés à Art Élysées

Depuis cinq ans, Ayann Goses expose à la foire d’art moderne et contemporaine Art Élysées dans la section Design. Enfant des Puces et baigné dans le monde du mobilier des années 1930 par son père, antiquaire au marché Biron, il commence à s’intéresser à la chine dès l’âge de 14 ans et reprend les deux stands de son père à 21 ans.

Autodidacte atypique

Aujourd’hui associé à Nicolas Palatchi au sein de la galerie Avril, il nous explique sa façon d’aborder le métier de galeriste, revient sur les designers qu’il porte depuis maintenant près 15 ans et nous fait partager sa participation à la Foire d’art moderne et contemporain Art Élysées. Influencé par le design des années 1930, à l’image de celui de Pierre Chareau, Ayann Goses s’est finalement très vite passionné pour celui des années 1950 à 1970, en commençant par exposer des pièces de Serge Mouille et de Jean Prouvé au marché Biron. Il se fait rapidement un nom et garde en mémoire les conseils de son père qui lui disait :« tu ne deviendras jamais antiquaire si tu n’es pas installé à St Germain des prés ». Il décide donc d’ouvrir une galerie avec Nicolas Palatchi, son ancien fournisseur. C’est ainsi qu’est née la galerie Avril en 2006. Leur intention ? Se positionner en spécialistes « des grands noms des années 50, 60 et 70 » en présentant une belle sélection de pièces de Perriand, de Prouvé ou encore de lampes Gras. On trouve aussi un monumental ensemble de Sornay, pièce unique mise en lumière l’an passé à Design Élysées et qui a créé la surprise.

Les puces vs St-Germain : Un exercice complémentaire

Loin d’être deux mondes séparés, celui de St Ouen et celui de la Rive Gauche communiquent. Proposer des pièces plus pointues qu’aux Puces tout en pratiquant des prix raisonnables permet aux associés d’attirer une clientèle internationale de « collectionneurs et d’érudits des années 50 à 70 » . Cela n’empêche pas les clients de la galerie GAM (celle d’Ayann Goses, implantée rue des rosiers à St Ouen, exposant « ses coups de cœur et des pièces spectaculaires qui attirent l’oeil ») de se déplacer maintenant jusqu’à la rue Guénégaud. Et ceux de la Galerie Avril de flâner du côté des Puces. Un double emplacement idéal pour un galeriste qui ne souhaite pas choisir entre la sélection rigoureuse et la beauté de l’exubérance de la création plus contemporaine.

Galeriste : Un ami qui vous veut du bien

Très impliqué avec ses clients, Ayann Goses est plutôt du genre « amical » avec eux. Il aime découvrir des intérieurs et, pour sélectionner du mobilier pointu et quasi-introuvable, les deux galeristes recourent à leur réseau. Ils acquièrent volontiers des pièces chez les particuliers qui leur ouvrent leur porte plutôt que de courir les salles des ventes. Nicolas Palatchi s’adonne à un travail de chine minutieux tandis qu’Ayann Goses élargit sa fonction de galeriste à un rôle de conseiller, « en envoyant à ses clients des photos par texto des pièces qui pourraient correspondre à leur intérieur ». Une proximité qui fonctionne puisqu’il est fréquent que les collectionneurs fassent appel à la galerie pour trouver la pièce désirée.

50, 60, 70 : 30 ans de design à redécouvrir

Quand on lui demande s’il a l’intention de sortir du trio « Perriand-Prouvé-Mouille», il confirme. Bien sûr, les grands noms des années 50 à 70 resteront les fers de lance de la galerie mais travailler à faire découvrir des créateurs moins connus et pourtant représentatifs de cette époque est une idée intéressante. Qui ? Geneviève Dangles, par exemple. Et pourquoi pas proposer d’autres typologies d’objets, comme la résine fractale, iconique des années 1970, à l’image des créations de Marie-Claude Fouquières. Mais avant cela, en octobre, la galerie Avril aura son stand à Design Élysées et souhaite, comme chaque année, créer la surprise. Pas un mot sur le stand donc, mais nous savons que les deux galeristes ont déjà trouvé leur pièce phare. A découvrir du 22 au 26 octobre 2015, Avenue des Champs Élysées de la Place Clemenceau à la Place de la Concorde. Ayant Goses sera exposant à la foire d’art moderne et contemporain Art Élysées – Art & Design, dans le pavillon dédié au design, du 22 au 26 octobre 2015, avenue des Champs-Elysées, côté Grand Palais.

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Art Élysées – Art & Design
Pavillons, avenue des Champs-Élysées
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Pascal Cuisinier. Chercheur-Galeriste à St Germain

Le galeriste spécialiste du design français de la période 1951-1961, Pascal Cuisinier, nous livre ses secrets de collectionneur atypique.

Nous sommes vendredi, il est 11h et la Galerie Pascal Cuisinier de la rue de Seine est en plein préparatifs. Elle s’apprête à vernir l’exposition Jacques Biny, cachée des regards derrière sa vitrine recouverte de kraft. Pascal Cuisinier nous accueille, il semble serein mais on comprend vite que le stress monte. Il jette un œil discret sur les équipes techniques, s’inquiète de l’instabilité d’une des pièces phares de l’expo, la lampe B201 de Michel Buffet, et se demande si les dernières finitions seront prêtes pour l’inauguration dans quatre heures. Malgré tout, il prend le temps, installé dans un fauteuil de Pierre Guariche, de nous raconter avec sincérité et éloquence sa passion, son métier et les choix qui l’ont conduit à exposer en pionnier les travaux des « jeunes loups », génération née entre 1925 et 1930 et issue pour la plupart des Arts Décoratifs.

Les jeunes loups ?

Pierre Guariche, Joseph-André Motte, Michel Mortier, Geneviève Dangles, Christian Defrance, Antoine Philippon, André Monpoix ou encore René-Jean Caillette… Pourquoi les a-t-il choisis ? « Je ne les ai pas réellement choisis, il se sont imposés à moi car ce sont les meilleurs de leur génération ». Une évidence en somme. Ce qui l’intéresse, c’est « la rigueur, la radicalité et l’innovation » provenant de ce groupe qui n’en est pas réellement un. Pascal Cuisinier parle d’ailleurs volontiers de « concept générationnel » pour définir ce courant. « L’apport de modernité » et leur rôle de charnière dans l’histoire des arts décoratifs sont primordiaux pour lui, comme l’ampleur de leur travail à visée domestique.

Architecte de formation, le galeriste, s’il ne « choisit » pas les designers, sélectionne en revanche les pièces qu’il présente : les meubles et les luminaires, bien sûr, mais aussi le style, porteur de « sens », sans ornementation excessive et donc futile. On est bien loin de l’esprit décoratif parfois attribué au design. « Le geste gratuit ne me touche pas » nous explique-t-il. Ce qui compte c’est « un, la proportion, deux la proportion, trois la proportion », postulat majeur du design des années 1950. Pour lui, les pièces qu’il expose « apportent la meilleure solution à un problème qui se pose ». La technique, l’innovation, l’esthétique et la fonctionnalité en sont les caractéristiques. On peut alors se poser la question de l’émotion transmise par une pièce. Le philosophe de l’art invoque en retour la raison, maître mot de l’émotion, qu’il considère comme « une réponse intellectuelle qui nécessite une construction de la compréhension » et non comme une réaction primaire, indépendante d’un contexte et de connaissances préalables.

On comprend que cette rigueur, appréciée chez Guariche et les autres, ne s’arrête pas à ceux qu’il expose : on la ressent très bien chez lui et dans sa méthode scientifique de travail. Se documenter, chercher, recouper sont essentiels pour constituer ses expositions et font partie intégrante de son rôle de galeriste. C’est d’ailleurs pour cela qu’il collabore avec un doctorant à plein temps, avec qui il a constitué une impressionnante base de données : photographies datées, catalogues, ressources des ayants droit… Tout est passé au peigne fin pour trouver, dater et attribuer officiellement les pièces, parfois pour la première fois sur le marché.

Rien d’étonnant donc à ce que les expositions de Pascal Cuisinier se montent en sept ou huit ans et que les trois-quarts de ses œuvres se trouvent en sommeil, à la cave, en attendant la pièce manquante ou le document qui authentifiera avec certitude l’objet.

De ce formidable savoir, il « espère un jour créer une maison d’édition » pour enfin publier des livres complets sur ceux qu’il affectionne, et sur lesquels la documentation reste aujourd’hui très maigre. En attendant, vous pourrez toujours passer en septembre découvrir le travail de Pierre Paulin, celui de ses débuts, méconnu et pourtant imprégné de modernité et d’innovation, si chères à Pascal Cuisinier. Il paraîtrait aussi que, plus tard, les luminaires de Robert Mathieu feront leur apparition rue de Seine…

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Galerie Pascal Cuisinier
13, rue de Seine
75006 Paris

Rencontre avec Samuel Accoceberry

C’était à l’espace 12 Drouot, face à la célèbre salle de ventes. Pour sa première participation aux D’Days, l’institution présentait un designer et son projet sur le thème de l’Expérience. Au cœur de l’exposition « Intérieur-Extérieur-Passage », rencontre exclusive avec Samuel Accoceberry, qui revient sur son parcours et livre pour Achille.Paris sa vision du design, à la fois poétique et terre à terre.

Un projet révélateur d’une vision du design

Fruit d’un travail de dix-huit mois dans le cadre d’une résidence à Nontron, dans le Périgord vert, cette exposition nous propose un projet porté à huit mains. Trois professionnels des métiers d’art ont collaboré avec Samuel Accoceberry pour créer, façonner et raconter une histoire de terroirs, de rencontres et de création.

Justement, qu’en est-il du lien que Samuel Accoceberry entretient avec l’artisanat ?

Le « savoir-faire patrimonial » est un terme qui revient à plusieurs reprises lors de notre conversation. Et en effet, le designer ne manque pas de collaborer avec des entreprises aux savoir-faire régionaux depuis de nombreuses années, comme Alki ou Bosc, pour pousser l’artisanat à aller plus loin techniquement. Ces rencontres se cristallisent en objets, porteurs d’histoire(s). Ne pas dénaturer mais apporter un esprit contemporain. Préserver l’histoire de l’objet tout en lui conférant une forte dimension graphique. Jouer le jeu des couleurs et des proportions, dans une justesse de ton. Ne pas oublier sa fonction ni par qui il est réalisé. C’est à tout cela que prête attention Samuel Accoceberry et qui ressort amplement du projet de Nontron. Entre « un abécédaire chromatique et de formes » de poteries en grès, issu d’une collaboration avec Kristiane Hink, une première pour le designer qui souhaitait travailler la céramique, un garde-manger moderne en bois et laine inspiré des greniers à fruits et les étagères bois + bois, bardées de lattes souples comme l’étaient les séchoirs à tabac dans le Périgord, on ressent le patrimoine régional comme l’identité de chaque acteur dans toutes les créations. Sans oublier le « rythme graphique de l’objet », cher au designer et sans qui le résultat ne serait pas aussi sculptural.

Céramique, Mobilier, Textile… Un touche à tout qui le revendique

Pour Samuel Accoceberry, les différents domaines du design peuvent s’assimiler à des langues. Et plutôt que d’être bilingue, le designer a choisi de devenir polyglotte : de l’entreprise artisanale à la production industrielle, de la vaisselle en passant par le luminaire, le textile, et maintenant la céramique, le créatif ne se limite pas et revendique son métier comme l’exploration du champ des possibles. Ses créations portent toujours une dynamique graphique, discrète mais juste, et singulière. Il nous explique que sa double formation, en design industriel et en art, joue un rôle important dans cette conception du design. Son envie d’étudier la typographie aussi. Il voit dans l’objet une architecture, comme celle de la lettre, à combiner avec les contraintes des matériaux et à faire vivre sans transgresser la fonction de l’objet. Un jeu d’équilibriste auquel il se prête avec brio.

L’humilité : Une force pour avancer

Malgré un travail prolifique et reconnu, on est frappé par l’humilité du designer qui ne regarde jamais en arrière. Marqué par des égos surdimensionnés lors de ses premières collaborations, il nous confie faire attention à ne pas s’auto-congratuler et à s’intéresser à l’avenir plutôt qu’aux projets passés. Ce qui l’anime, c’est la création, le façonnage, la découverte et l’échange. Et l’avenir ? Fidèle à Bosc, spécialiste des canapés, le designer continue à collaborer avec l’entreprise landaise cette année et comme Starck l’a fait par le passé, il signera chez IPI une bento box, des verres et de la vaisselle en mélamine. En course sur un important projet de mobilier urbain de la Ville de Paris, le designer pourrait bien faire parler de lui cet hiver… A suivre avec attention !

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Samuel Accoceberry Studio
20 rue Primo Levi
75013 Paris

Samuel Accoceberry. Designer.