Cees Braakman : emblème du design Hollandais d’après-guerre

Né à Utrecht, aux Pays Bas, Cees Braakman a mené sa carrière de designer en intégrant très jeune l’entreprise de meubles Pastoe, dans laquelle son père est dessinateur, et en prendra la tête en 1948.

La vision sociale du Design dans les Pays-Bas d’après-guerre.

Après 1945, vient le temps où les entreprises doivent reconstruire leurs installations. Elles profitent de cette période pour restructurer leurs processus et leurs méthodes de fabrication. Après avoir réussi à rassembler suffisamment de machines, Pastoe peut relancer la production de mobilier. En qualité de directeur et de chef de projet, de 1945 à 1978, Cees Braakman développera plusieurs lignes de mobilier et accrochera une identité nouvelle au catalogue de produits.

Dans le même temps, les Pays-Bas sont eux aussi plongés dans une approche de reconstruction, misant sur une architecture moderniste et sociale à grande échelle. Braakman s’inscrit donc pleinement dans la mouvance de l’époque en dessinant des meubles adaptés aux petits espaces et développe des pièces de mobilier fonctionnelles tout autant qu’esthétiques.

Une inspiration venue des Etats-Unis

En 1947, Braakman est envoyé aux États-Unis pour étudier les méthodes de conception et les procédés de fabrication. Et c’est en visitant Herman Miller qu’il tombe sous le charme des travaux du couple Eames. De retour en Hollande et devenu directeur de Pastoe, il introduit alors la technique du cintrage de contreplaqué (avec, par exemple, la série SB à partir de 1950) et de nouvelles lignes de meubles modernes en bois, matériau qu’il ne cessera d’utiliser sous différentes formes (massif, contreplaqué, chêne, palissandre…) quand d’autres comme Friso Kramer se spécialiseront dans le travail du métal plié.

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Credit photo : Kameleon-Design

Le « Good Living Foundation »

Au cours des années 1950, les meubles de Cees Braakman sont soutenus par le « Stichting Goed Wonen » (Good Living Foundation), une association qui rassemble fabricants, designers, consommateurs et distributeurs afin de promouvoir les lignes et les produits issus d’une esthétique partagée.

L’association publie une revue dans laquelle le mobilier Pastoe sera, à plusieurs reprises, mis en avant pour les qualités modernes, élégantes et extrêmement fonctionnelles de son design. On pouvait y lire comment la conception du mobilier comme l’intérieur d’un tiroir, réalisé d’une seule pièce de contreplaqué moulé, permettait un nettoyage facile. Ce soutient pragmatique a aidé l’entreprise à retrouver sa clientèle et à se créer une réputation d’avant-gardiste.

Conceptions Modulaires

À partir de 1955, Braakman consacrera une grande partie de son travail à la recherche et la conception d’armoires modulaires. Son approche était que l’utilisateur devait pouvoir choisir, parmi une variété de bois et de modules différents, une combinaison lui permettant de créer un “système sur mesure”.

C’est en s’intéressant à cet aspect modulaire du mobilier qu’il recevra le prix de la triennale de Milan en 1957 pour ses armoires “Made-to-measure”, proposées au salon dans une version en teck.

Les pièces iconiques exposées au Stedelijk Museum d’Amsterdam

L’homme est aujourd’hui considéré comme un des plus grands designers néerlandais et certains de ses travaux sont exposés à Amsterdam, au célèbre Stedelijk Museum. Les chaises en métal grillagé, SM15 et FM15, traduisent ainsi son admiration pour les Eames quand sa desserte Mobilo, créée en 1953, revendique un travail de la matière et de la forme précis. Pastoe poursuit aujourd’hui ses activités, marquée par l’approche modulable et combinatoire qu’avait su imposer le designer il y a près de soixante-dix ans.

Le plastique libère l’imagination des Designers des 70’S

Omniprésent dans les années 70, le plastique incarne les années pop, les teintes acides et une grande liberté de création, qui a véritablement marqué le design.

Après les travaux de reconstruction engagés après-guerre destinés à redresser l’économie de l’Europe, la seconde moitié du XXème siècle s’illustre par le développement des sciences et de la technologie. C’est l’époque de croissance des Trente Glorieuses : l’homme parvient à domestiquer le pétrole avant le premier choc pétrolier, les femmes se mettent au travail, les mœurs se libèrent et les actions contestataires éclatent.

Un matériau qui s’impose

Couleur, liberté et innovation sont amenées par les années 70. La société toute entière est portée par un élan optimiste qui se traduit par un besoin de changement dans tous les secteurs d’activité. Bien que controversée, l’ère de la consommation sans limite et de la société de loisirs se développe. De son côté, la technologie conduit à l’émergence d’une nouvelle esthétique. « Le plastique, développé depuis la fin du XIXeme entre dans les années 70 dans une phase de déploiement industriel. C’est une époque de transition où ce matériau s’impose sur tous les fronts, apprivoisant autant les designers par leurs potentialités que le consommateur final », remarque Richard Thommeret chimiste, professeur d’université et auteur de Plastiques et design aux editions Eyrolles (2013).

Après la Bakélite et le formica, le PVC et le Plexiglas pénètrent les intérieurs et se répandent dans toutes les pièces de la maison. « Le plastique est présent partout, confirme le critique d’art Pierre Restany et auteur de Le plastique dans l’Art (André Sauret/1973)… Il est plus flexible que le verre et tout aussi transparent, plus souple que la laine et tout aussi moelleux que le coton ».

Une empreinte indélébile

Léger, rigide, brillant et transparent, le plastique fascine les designers. Ses propriétés leurs offrent une créativité sans limite et il séduit autant par ses faibles coûts de production que par ses capacités à faciliter la vie quotidienne. On utilise les polymères thermoplastiques tels que le Plexiglas (PMMA) ou le PVC pour conjuguer la transparence avec la résistance nécessaire à la fabrication des éclairages, comme l’illustre la lampe cylindre et boule de Ugo La Pietra (1968 /1969). Les sièges sont conçus à partir de mousses de polyuréthane souples et résilientes. Une composition que l’on retrouve dans la chaise longue de Joe Colombo (1969) ou le fauteuil Libro édité par Busnelli (1970). Le PVC devient le complice de sculptures gonflables très séductrices : les fauteuils ronds de Quasar ou le fauteuil Blow up de K Gôhling (1969), composé de cinq boudins gris opaque, qui donnent l’illusion d’une forme pleine…

Un siège culte

Les performances mécaniques des matériaux composites apparus dans les années 60 stimulent les créateurs de mobilier. La chaise Cantilever, du designer danois Verner Panton et éditée par Vitra (1960), est d’ailleurs le premier siège a avoir été injecté en un seul bloc. Passionné par le principe du porte à faux, Panton démarre ses investigations à partir du bois, puis aboutie, en 1958, à un premier prototype d’un seul tenant en matériau de synthèse. Trop cassant pour la flexibilité exigée par la chaise, il est alors remplacé par une mousse de polyuréthane rigide et très résistante aux rayures. C’est sous cette forme qu’est éditée, en 1967, la première version de la Cantilever, appelé aussi Panton Chair.

En 1970, Vitra lui donne une nouvelle vie dans un thermoplastique moulé par injection et coloré dans la masse beaucoup moins onéreux. Ses bords deviennent alors plus épais et son assisse est renforcée par des nervures. Empilable, ergonomique et très colorée, la Cantilever connaît ainsi un immense succès et devient une véritable icône du design. En 1983, elle est à nouveau éditée en polyuréthane, ce qui lui permet de se débarrasser de ses nervures et de retrouver sa fluidité. Un esthétisme qu’elle va conserver jusqu’à sa version moderne, en polypropylène injecté et recyclable, utilisé pour sa fabrication depuis 15 ans.

Aujourd’hui, malgré le retour très marqué des matériaux « nobles, » et plus écologiques, le plastique demeure toujours très présent et se retrouve dans de nombreuses pièces de design. La chaise La Marie, crée par Philippe Stark en 1999, réalisée en PC (polycarbonate) ultra résistant au choc, est devenue, elle aussi, en seulement 15 ans, un véritable objet culte.

L’ébèniste

Le XVe siècle, alors que les états européens sont à l’œuvre dans la conquête de nouveaux territoires et dans l’installation de comptoirs le long des côtes africaines, voit les importations de bois exotiques et précieux relancées.

Le placage de bois précieux est remis au gout du jour dans la création de pièce d’ameublement en Europe. L’usage de ces bois exotiques permet l’ornementation des meubles en leur apportant une dimension prestigieuse.

La technique du placage constitue, à cette époque, une innovation organisationnelle. Elle trouve son origine dans la recherche d’optimisation des coûts de production. La pratique exige une utilisation rationnée de la matière compte tenu de son coût. Les essences de bois exotiques sont chères, il convient de les utiliser convenablement et avec le moins de déchets possibles.
Les meubles étaient réalisés sur la base de bois tels que le chêne, le noyer ou le sapin, puis, recouverts par des essences rares.

L’ébéniste devient, alors, un spécialiste du tranchage et du placage des bois exotiques, avec dans les premiers rangs… l’ébène.

Pierre Paulin : Trois Expositions pour plonger dans les origines de son Œuvre

Pierre Paulin (1927-2009), designer français rationaliste et visionnaire, est triplement mis à l’honneur cette année avec une exposition ciblant la période 1952-1959 à la galerie Pascal Cuisinier, une grande rétrospective très attendue au Centre Pompidou et un focus sur les pièces conçues pour des Salons de l’Élysée à la Galerie Jousse Entreprise.

Celui qui fût le stagiaire de Marcel Gascoin, aux côtés de ses camarades Guariche et Mortier, débute sa carrière en 1953, lorsque Thonet repère son travail au salon des arts ménagers. Il créera ainsi des pièces comme le bureau CM141, au plateau fait de stratifié, « un matériau absolument avant-gardiste à cette époque » et disposant d’une structure en « fer plein, qui apporte une belle qualité, très lourde avec un côté cossu, typique de Thonet » nous explique Pascal Cuisinier.

Mais Paulin, c’est aussi l’utilisation du tissu élastique, comme le jersey, pour recouvrir son mobilier : une technique empreinte de modernité qui fera le succès de ses créations pour Artifort, éditeur avec lequel le designer dira d’ailleurs n’avoir « jamais parlé d’esthétique, qui n’est qu’une conséquence de la prise en charge technique », comme le rapporte Patrick Favardin*.

De cette technique naîtront donc le fauteuil Mushroom, la chauffeuse Tongue ou bien encore l’iconique Ribbon Chair. Des pièces emblématiques, largement connues du grand public, que la grande rétrospective de cette année présentera aux côtés d’objets beaucoup plus rares.

On pourra notamment admirer la « Coupe aux nénuphars » (1955), dont seuls deux ou trois exemplaires sont connus à ce jour, et des projets inédits comme le Tapis-Siège (1980) ou le siège Déclive (1968), tous deux auto-édités.

Rue de Seine, on découvre un des premiers meubles de Paulin : le Vaisselier Bar VB1, en chêne et linoléum, des Éditions Ets Quin, qui date de 1952. On y trouve également la rare et sublime banquette 119 (1954) avec pieds métalliques, aux côtés d’un étonnant chandelier 129, édité par Disderot en 1959.

L’exposition à la Galerie Jousse Entreprise montrera le mobilier imaginé par Pierre Paulin pour l’Élysée à partir de 1969. Des appliques et lampadaires grand modèle édités par Verre et Lumière, ou encore un canapé « Coussins » de manufacture Mangau – Alpha International (Mobilier National).

Enfin, une reconstitution inédite du salon de Pierre Paulin dans sa villa des Cévennes, La Calmette, accueillera les visiteurs au centre Pompidou.

En Savoir Plus ?

Pierre Paulin (1952 – 1959) à la Galerie Pascal Cuisinier :
du 15 avril au 28 mai 2016
+ d’infos

Pierre Paulin au Centre Pompidou :
du 11 mai au 22 août 2016
+ d’infos

« Pierre Paulin, Elysée Palace » à la Galerie Jousse Entreprise :
du 13 mai au Samedi 11 juin 2016
+ d’infos

Notes
* Patrick Favardin, les décorateurs des années 50, éditions Norma.

En Savoir Plus ?

Centre Pompidou
Place Georges Pompidou
75004 Paris

Terje Ekstrøm, Une Identité Atypique

Le Musée des Arts décoratifs d’Oslo consacre, jusqu’au 15 mai 2016, une rétrospective au designer norvégien Terje Ekstrøm. Cette exposition raconte pour la première fois l’histoire de la pratique du design d’Ekstrøm, caractérisée par l’enthousiasme créatif et la quête d’originalité. Avec Svein Asbjørnsen, Svein Gusrud, Terje Meyer et Peter Opsvik, ils ont participé à redéfinir les caractéristiques du design norvégien.

Un parcours atypique et une pop culture

Obtenir un diplôme supérieur était quelque chose d’inhabituel dans la famille de Ekstrøm. Avant d’entrer à l’Ecole Nationale d’Art et de Design d’Oslo (SHKS), il a suivi un apprentissage de menuisier-charpentier puis de tapissier. Ce double parcours lui permit de naviguer aussi bien dans un contexte artisanal que dans des concepts de développements industriels. Ekstrøm fut un étudiant très sérieux quoique peu intéressé par la théorie. Deux éléments apparaissent avoir influencé son travail. L’enseignement de l’analyse de la valeur et le discours du designer et activiste Victor Papanek en 1968, lors de la célébration des 150 ans de l’Ecole de Design (SHKS). La méthode de l’Analyse de la valeur permet d’éliminer les composants inutiles d’un processus de production et de centrer l’approche sur la fonction. Elle fut intégrée dans le parcours de designer à la fin des années 60. Le message de Papanek demandait aux designers d’arrêter de dessiner des objets industriels et de consacrer leur créativité à résoudre les problèmes que l’on nommerait aujourd’hui des problèmes de développement durable. Perdu comme des exemples par de nombreux designers, les projets d’étudiant ont cette année la, été fortement marqué par cette vision.

1964-1968, une période pivot

La période1964-68, pendant laquelle Ekstrøm étudiait à Oslo, est représentative de changements dans l’histoire du design norvégien. D’abord, le statut de designer, entre 1960 et 1970, accède à une certaine forme de reconnaissance. C’est aussi le temps de la célébration des produits issus de l’industrie avec la création de prix, de concours et autres reconnaissances annuelles. Les exportations de produits manufacturés sont en augmentation et l’industrie marche bien. Les fabricants accordent plus d’importance à la « recherche et développement » et les procédés de traitement du laminé s’améliorent. Ingmar Relling mettra au point le célèbre fauteuil « Siesta », lancé en 1965, puis Elsa et Nordahl Solheim sortiront le fauteuil « Kengu » l’année suivante.

La culture alternative est omniprésente dans ses projets d’étudiant

La « Maison Hexagonale », un travail d’étudiant réalisé pour les 150 ans de l’école, montre une approche forte pour la recherche d’idées alternatives et la pop culture. Il développera l’idée d’une maison qui s’adapte dans le temps, qui évolue en fonction des besoins. On commence avec un simple module hexagonal de 15m2, puis on ajoute, en fonction des besoins, des modules supplémentaires. La maison hexagonale devait être facile à monter, peu cher, flexible et mobile facilement.

Designer industriel à Sandberg Radiofabrikk

Après son diplôme en 1968, il travaille comme designer Industriel pour Tandberg Radiofabrikk. Il y dessinera une grande variété de système audio jusqu’en 1977. Tandberg Radiofabrikk comptait déjà Peter Opsvik et Inger Johanne Fosheim, deux autres figures du design norvégien, dans leurs équipes. Ensemble, ils ont contribué à transformer cette usine pour en faire une entreprise « cool » de bonne réputation technique et de qualité à des prix raisonnables. Tandberg magnétophones a dominé le marché norvégien. Pendant cette période, la masse salariale est passée de 1000 à 3500 employés.

On raconte que c’est sur des magnétophones à bobines Tandberg que le président John F. Kennedy a enregistré de nombreuses réunions dans la salle du Cabinet de la Maison-Blanche, y compris ceux liés à la crise des missiles de Cuba.

Une recherche d’originalité et d’indépendance

Entre 1970 et 1980, au travers de ses propositions, il représente une figure de la nouvelle génération de designers qui contribuent à repousser les codes et les idées de l’âge d’or du design Scandinave. L’époque est caractérisée par des changements socio-culturels importants. Une forme de rébellion et de protestation contre la production de bois sombres représentée par le « design Scandinave » s’installe. Les recherches de Terje Ekstrøm contribuent a insuffler une nouvelle vitalité sur la scène du design norvégien. En effet, depuis le milieu des années 60, les designers norvégiens étaient allés chercher des sources d’inspiration au Danemark ou en Suède, alors que Terje Ekstrøm avait développé un langage unique et montré une sensibilité propre. En 1980, un groupe de designers norvégiens avait célébré le changement dans une mise en scène funéraire en noyant une représentation du « design Scandinave », vu comme une philosophie anachronisme, dans le fjord d’Oslo.

Les années 80 et le Groupe Memphis

Au début des années 1980, Terje Ekstrøm est invité par le ministre de la culture pour une émission télévisée « på plakaten » en compagnie de Annifrid Lyngstad du groupe ABBA et de Peter Opsvik (designer). Son fauteuil « ekstrem » est devenu un succès international et représente une modernité futuriste. Pendant l’été 84, la galerie F15, près de Moss, inaugure l’exposition du Groupe Memphis. Le mouvement postmoderniste international apportait une vision et des idées, dans la notion de fonction, qui ont été autant de stimuli culturelle et de forts débats. La même année, le fabricant Hjellegjerde Mobelfabrikk lance la production en série du fauteuil « Ekstrem » dessiné en 1972. Aujourd’hui, ce fauteuil est perçu comme le première fauteuil figurant la postmodernité norvégienne. Quoi qu’il en soit, son design invite a de multiple interprétation. Elle a été choisie pour figurer dans la série TV « Star Trek Voyager » dans les années 90, soit plus de 20 ans après son design.

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KunstindustriMuseet
St. Olavs gate 1
0130 Oslo